Comment ce présente cette œuvre de Magritte ?  

-- Une image (format 59x65cm), contenant une représentation d’un objet et du texte, réalisée avec un médium (peinture à l’huile) déposée sur un support de tissu (toile) montée sur un chassis.

-- La représentation d'un objet (une pipe) qui n’est pas en rapport avec la taille réelle de l’objet.

-- Un ordre de lecture de haut en bas : l'image de la pipe en premier et ensuite le texte.

-- Un texte qui inclut dans l'image (ceci n'est pas une pipe) devient lui-même l’image d’un texte.

-- Un titre - "la trahison des images " et la signature de l'artiste

Cette image est-elle la condamnation de toutes les images ?

Est-elle aussi sa propre condamnation ?

1 - Il s'agit d'une image appartenant au champ de l’art

Elle est réalisée avec un médium et un support qui appartiennent à la tradition artistique : la peinture à l'huile sur toile, encadrée et exposée dans une galerie. Comme toute œuvre d'art, elle est munie d'un titre et du nom de l'artiste (inscrit dans l'œuvre et dans le mode d'exposition).

Quelle fonction Magritte assigne-t-il à cette œuvre ? Amener les spectateurs à réfléchir.

Mais à quoi ?

 2 - L'image d'un objet n'est pas l'équivalent de l'objet

Pouvons-nous utiliser l'image de la pipe à la place de la pipe réelle ?

L'image ne nous renseigne pas sur la consistance de la pipe, son poids, ses différentes faces, ses dimensions réelles. Nous ne pouvons rien savoir des qualités d’un objet représenté. Magritte dénonce notre tendance à prendre l'image pour l'équivalent de l'objet en créant une "contradiction" entre le texte (ceci n'est pas une pipe) et la représentation de la pipe. Mais cet avertissement, est-ce qu'il crée une contradiction ?

En fait, il énonce une évidence : Ce n'est pas une pipe. Il n'y aurait donc contradiction que pour le spectateur (naif ?) qui croit que l'image peut se substituer à l'objet ou que la représentattion d'un objet est l'équivalent de l'objet.

  3 -  Le rapport entre la représentation d'un objet et l'objet est conventionnel.

L’ordre de lecture de haut en bas : l'image de l'objet (la pipe) et ensuite le texte («ceci n'est pas une pipe» écrit d’une graphie scolaire)). Ce procédé nous rappelle que l'apprentissage des enfants commence par la mémorisation (corporelle, tactile, sonore et visuelle) des objets et ensuite à faire correspondre les objets avec des "mots" et leur dénotation dans l'image.

Nous apprenons à "voir" avant de "nommer". Mais que ce passe t'il quand l'objet n'est pas présent ?

C'est le mot ou l'image qui le remplace. Mais l'objet est-il dans notre environnement, en avons-nous eu l'expérience, existe t'il réellement ?  Nous apprenons donc, dés l'enfance, à différencier deux réalités :

-- La réalité vérifiable / La réalité invérifiable connue par les mots ou les images.

L’éducation consiste à apprendre aux enfants à accepter comme "vraie" les images car elles sont la seule voie d’accès à ce qui ne peut être présent. La conséquence est de donner à l’image un statut de connaissance et de vérité pour désigner, transcrire et se substituer à l’absence de l’objet.

 4 - Doit-on aussi se méfier des mots ?

« Ceci n’est pas une pipe* » est tracé dans l’image, le texte acquiert de par sa position (intentionnelle) le statut d’image. Magritte effectue un parallèle entre le statut de la représentation et les mots représentés dans cette peinture par leur écriture..

Que se passerait il si nous allions à l’encontre des règles (éducation/convention) qui relient les représentations (image et mot) et les «choses**» ?

 5 - La trahison des images

Ce qui est dénoncé par Magritte, c’est notre propension à prendre les représentations (mots et images) en place des «choses».  Mais qui doit-on accuser ? Le rôle de l’artiste n’est-il pas de construire des représentations ? Cela peut paraître contradictoire de condamner la représentation dans  … le champ de la représentation. C’est donc une mise en garde que nous adresse Magritte à l’égard des représentations en général.

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*Le mot "pipe" est un terme générique, il ne pourra jamais désigner précisément une pipe particulière et unique.

La dénotation «pipe» (la représentation de l’objet et le mot inscrit) s’oppose à la connotation du terme qui en argot désigne un acte sexuel. Quand l’image tend à se substituer à la réalisation du désir, elle ne peut qu’être la source du manque de sa réalisation. Mécanisme psychologique bien connu sur lequel se fonde la publicité, la pornographie, etc. ….

** L’équivoque ontologique à utiliser ce terme plutôt que celui d’objet est volontaire. Il nous rappelle que : chose / réalité / objet sont des représentations que nous construisons de la «réalité». La culture consiste à circonscrire, construire et articuler des « choses » selon leur caractère opératoire sur la «réalité».

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Dino BUZZATI «la Baliverna» - 1959 – forteresse métaphore du dictionnaire / une pierre (un mot) est enlevée et tout l’édifice s’écroule.

 Marcel DUCHAMP – «roue de bicyclette» 1913 - la présentation de l’objet contre sa représentation considérée comme étant «l’état d’âme» de l’artiste.

 Joseph KOSUTH – série des proto-investigations «one and three chairs» - installation 1965 - Photocopie agrandie de la définition de la chaise dans un dictionnaire, représentation photographique de la chaise et la chaise-objet .

Michel FOUCAULT - «ceci n’est pas une pipe» Ed. Fata Morgana -‎ 1973

 

Magritte ceci n'est pas une pipe