FIGURES DU CORPS - 16éme / 19éme siécle
«
Figures du corps - une leçon d’anatomie aux Beaux-arts »
Expo.
décembre 2008 / janvier 2009
L’exposition
comprend six parties :
Tandis
que certains artistes recourent à la dissection, cherchant à justifier la forme
humaine par une connaissance de sa structure anatomique, d’autres cherchent à
travers les règles de la géométrie et les canons de proportions à définir une
mesure de la beauté. Les dessins de Léonard de Vinci, les premières éditions de
Vitruve, les planches du traité des proportions de Dürer, celles du « De Humani
corporis fabrica » de Vésale, ou les premières statuettes anatomiques
attribuées à Michel-Ange ou Bandinelli, connaîtront une extraordinaire
postérité et marqueront profondément l’enseignement de la figure humaine.
Nombre de ces œuvres figurent parmi les toutes premières pièces acquises à des
fins pédagogiques par l’Académie royale de peinture et de sculpture, lors de sa
création en 1648.
À
partir du XVIe siècle, de nombreux manuels de dessin à l’usage des artistes
traitent d’anatomie pittoresque, de proportions, ou proposent des tracés
régulateurs pour dessiner un corps. À ces ouvrages didactiques s’ajoute le
modèle de l’ « Écorché » – corps sans écorce –, autrement dit une statue ayant
l’attitude et le tonus d’un corps vivant, mais privé de sa peau. Avec les
grands écorchés de Bouchardon et de Houdon, aux poses majestueuses et aux
formes épurées, l’anatomie cesse d’être un sujet d’effroi pour apparaître sous
un jour presque attrayant. C’est l’époque des traités en couleurs de
Gautier-Dagoty et de ses figures anatomiques érotisées. Par ailleurs,
l’enseignement de la figure humaine, comme en témoigne l’article « Dessein » de
« L’Encyclopédie », se structure autour du modèle vivant, des mannequins
articulés, et surtout des sculptures antiques considérées comme une incarnation
du beau idéal. Cette fascination de l’antique conduit certains artistes à «
disséquer » des chefs-d’œuvre tels que le « Gladiateur combattant » ou l’ «
Apollon du Belvédère » pour tenter de découvrir le secret de leur perfection.
Rompant
avec l’idée d’une théorie synthétique de la figure humaine propre aux Lumières,
le romantisme abandonne les canons de proportions et favorise l’étude de
l’anatomie, moins pour en tirer une connaissance pratique que pour opposer à
l’idée d’un corps unifié la vision de son démembrement. En 1795, l’École des
beaux-arts, encore située au Louvre, inaugure son propre amphithéâtre de
dissection. Les grands traités médicaux de l’époque qui poussent le réalisme
anatomique à l’extrême deviennent la référence en matière de représentation du
corps. Théodore Géricault en recopie les planches dans ses dessins. Cette
approche du corps disséqué est complétée par une approche descriptive de la
forme humaine. En 1829, Pierre-Nicolas Gerdy publie une « Anatomie des formes
extérieures du corps humain » à l’usage des peintres et des sculpteurs.
Privilégiant la lecture du modelé sur celle des formes internes, il dresse la
première cartographie du relief humain. Cette « science du nu » est très vite
étayée par l’essor de la photographie : des catalogues de modèles masculins et
féminins de tous âges, de toutes conformations physiques, dans les attitudes
les plus variées, prolifèrent dans la seconde moitié du siècle.
Si
depuis la Renaissance l’anatomie animale a parfois retenu l’attention des
artistes, notamment à cause des portraits équestres, son enseignement demeure
longtemps marginal. Ce n’est que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que
l’anatomie comparée est introduite dans le programme des études à l’Académie
royale de peinture et de sculpture. Dès lors les collections zoologiques ne
cessent de s’y développer. Animaux empaillés, momifiés ou écorchés, moulages
sur nature, squelettes de mammifères, d’oiseaux ou de reptiles deviennent des
objets d’étude pour les jeunes artistes. Parallèlement, on assiste à un regain
d’intérêt pour l’animal et ses expressions. Dans la lignée des travaux de
Giambattista Della Porta et de Charles Le Brun traitant du rapport de la
physionomie humaine avec celle des animaux, les théories transformistes, puis
évolutionnistes, apportent un regard nouveau sur l’homme et l’animal. Elles
donnent naissance à tout un corpus d’images qui est repris dans l’enseignement
artistique. Le naturaliste Pierre Camper propose une méthode graphique pour
transformer une carpe en bécasse, un quadrupède en humain, ainsi qu’une méthode
pour hiérarchiser les primates, du singe à Apollon, en passant par le Nègre et
l’Européen. De son côté, Jean-Gaspard Lavater s’intéresse aux « lignes
d’animalité » chez l’homme. Les distinctions typologiques et raciales font leur
apparition dans les traités d’anatomie pour artistes. Les théories de Darwin
sur l’origine des espèces et sur l’expression des émotions chez l’homme et les
animaux sont enseignées à l’École des beaux-arts dès 1873.
Le
développement de l’imagerie scientifique au XIXe siècle conduit médecins et
anthropologues à s’intéresser aux représentations du corps dans les œuvres
d’art. Sous l’œil de l’anatomiste ou du clinicien, les œuvres sont scrutées,
analysées et parfois corrigées. Substituant « à l’idée esthétique du beau la
notion scientifique du parfait », la science tente d’imposer un modèle de
vérité. De nouveaux canons de proportions, qui transposent les théories de
Darwin dans le domaine de l’art, font de l’homme le plus apte à survivre un
idéal morphologique. Des centaines d’athlètes « exempts de toute tare » sont
photographiés, mesurés, comparés. Les malformations et les caractères déviants,
perçus comme l’envers menaçant de cette nouvelle norme, font également l’objet
d’études systématiques. Jean-Martin Charcot et Paul Richer publient « Les
Difformes et les malades dans l’art ». Duchenne de Boulogne développe une
analyse électrophysiologique des passions et s’intéresse aux expressions
extrêmes, comme l’effroi ou la cruauté. Albert Londe photographie des femmes en
proie à des crises d’hystérie ou des sujets présentant des caractères morbides.
En 1922, Henry Meige qui étudie les malformations congénitales (nanisme,
gigantisme, infantilisme, hermaphrodisme) inaugure à l’École des beaux-arts un
cours de « pathologie artistique ».
Dans
la seconde moitié du XIXe siècle, grâce au développement de la photographie
instantanée et de la chronophotographie, la possibilité de capter des images de
corps en mouvement bouleverse la notion de modèle. Ce n’est plus seulement la
forme humaine – statique et plastique – qui est étudiée, c’est l’homme tout
entier, ses gestes, ses déplacements, ses transformations dans le temps et dans
l’espace. Mathias Duval, professeur à l’École des beaux-arts, est un pionnier
de l’analyse du mouvement. En 1873, il réalise le premier zootrope (ancêtre du
cinématographe) synthétisant les différentes allures de l’homme à partir de
données scientifiques. Proche d’Étienne-Jules Marey, il parraine la Station
physiologique du Bois de Boulogne, sorte de laboratoire en plein air destiné à
l’étude de la locomotion humaine et animale. En 1895, Paul Richer, qui sera son
successeur à l’École, publie « Physiologie artistique de l’homme en mouvement
», dont les dessins montrant la décomposition d’une figure descendant un
escalier seront repris quelques années plus tard par Marcel Duchamp. Il réalise
avec Albert Londe quelque 300 chronophotographies d’athlètes en action
(mouvements sportifs et professionnels), et plusieurs phénakistiscopes capables
de synthétiser la course. En 1901, l’École acquiert les onze volumes de
l’édition originale d’ « Animal Locomotion » d’Edward Muybridge.